Exposition de sortie de résidence, Le Moulin (Bronca), Reims, 03.2025









Je suis depuis longtemps touchée par les pigeons des villes, par leurs manières de vivre et d’habiter le monde, d’être en relation. Ces descendants des pigeons bisets domestiqués, hier au service de l’humain, sont aujourd’hui considérés comme des parias. Le pigeon vit dans l’espace urbain, puisqu’à la fois cet espace présente des similitudes avec son milieu de vie originel (falaises, rochers) mais aussi parce que sa domestication l’a habitué à vivre près de l’humain.
Le pigeon des villes échappe au contrôle urbain. Il n’est aujourd’hui plus domestiqué, utilisé, mais il n’est pas non plus l’animal sauvage mystifié d’espaces censément sanctuarisés. Il s’intègre à un urbanisme qui ne veut pas de lui. « Et même si le moindre écureuil est porteur de plus d’agents infectieux que les pigeons, ce sont ces derniers qui passent pour des « nids à bactéries ». »1 « Il n’y a pas de saleté en soi : une fois retiré et placé au bon endroit, ce qui passe pour de la crasse sous les ongles de l’orfèvre est de l’or pur. (…) Transposé chez les êtres vivants, cela signifie que l’attribut de la saleté marque les sujets qu’il s’agit d’expulser d’un espace. Là réside le secret de l’hostilité croissante à l’endroit des pigeons, dont la logique est précisément à l’inverse de l’idée reçue : ce n’est pas parce que le pigeon est sale qu’il faut le bannir de l’espace urbain, mais parce qu’il n’a plus sa place dans cet espace, qu’il semble sale. »2
Les multiples crises qui touchent le vivant nous poussent à nous interroger. Doit-on chercher à « contrôler » le vivant ou à le « sanctuariser » ? Et doit-on choisir entre ces deux voies, selon la ligne tracée séparant humain et nature ? Le philosophe Baptiste Morizot, notamment, nous propose une troisième voie : « (…) essayer de nous définir non par distinction avec le vivant, mais par affiliation et relation constitutive avec lui. »3
Ces tensions et ces ouvertures rencontrent mon émotion, et ont alimenté avec elle mon besoin de travailler la matière pigeon.
1Révoltes Animales, Fahim Amir, Editions Divergences, page 35
2Révoltes Animales, Fahim Amir, Editions Divergences, page 37
3 Préface de Baptiste Morizot, L’Europe réensauvagée – vers un nouveau monde, Gilbert Cochet Béatrice Kremer-Cochet, Collection Mondes sauvages, Editions Actes sud, page 15